Interview de Fabrice Arfi

Vendredi 6 mars 2020, la classe média a eu la chance de rencontrer le journaliste et co- responsable du pôle “enquêtes” de Médiapart, Fabrice Arfi, dans le but de l’interviewer. Lors de cet échange de plus d’une heure, nous lui avons posé des questions concernant son parcours, Médiapart et ses investigations…

Voici ses réponses :

Amine : Fabrice Arfi, qui êtes-vous ?

Fabrice Arfi explique qu’il est né le 4 septembre 1981 à Lyon où il a grandi. Après avoir obtenu son bac, il s’ inscrit dans une école de journalisme qui venait d’ouvrir en 1999. Il a d’abord fait un stage au journal local du Figaro (Lyon Figaro) au moment où il y a eu la réforme des « 35 heures », ce qui a permis d’embaucher beaucoup de personnes. Il a donc travaillé au service culture en tant que pigiste (quelqu’un qui est payé à l’article) mais permanent. Il écrivait principalement sur la musique. À la rédaction du journal, Fabrice Arfi raconte qu’il était assis à côté du chroniqueur judiciaire, Gérard Schmitt, qui l’a particulièrement marqué avec sa chemise à carreau et sa pipe, précise-t-il ! Quand Gérard Schmitt est parti à la retraite, c’est Fabrice Arfi qui a repris la casquette de chroniqueur judiciaire en enquêtant sur la police, la justice puis petit à petit sur les affaires de corruption. Après ça, il a travaillé pour beaucoup de journaux, il a notamment collaboré avec le Monde, Libération, Aujourd’hui en France et le Canard Enchaîné, il a monté le bureau local de 20 mn journal gratuit. Il a également travaillé pour la presse féminine. Il travaille actuellement à Médiapart où il est arrivé au moment de sa création (mars 2018) attiré par le concept de presse indépendante, sans publicité. Il est co-responsable du service des enquêtes bien qu’il continue ses investigations et l’écriture d’articles.

Amine : Y a-t-il des journalistes dans votre famille ?

Fabrice Arfi : Non, sa mère était professeure et CPE dans des lycées professionnels. Elle est née à Madagascar d’une famille franco-suisse. Son père est né en Algérie d’une famille juive-algérienne. Il a longtemps travaillé en tant que policier à la brigade financière avant de devenir avocat. Fabrice Arfi se souvient que son père lui a dit un jour : « Ce n’est pas une vocation d’arrêter des gens ». Son grand-père paternel était issu d’une famille de paysans. Il a été le premier à apprendre à lire écrire et est devenu gendarme. Sa grand-mère était femme au foyer. Fabrice Arfi précise qu’il est issu d’une famille de gauche de classe moyenne supérieure.

Amine : Comment choisissez-vous vos sujets ?

Fabrice Arfi : Quand il était petit, il voulait être musicien professionnel. Le virus du journalisme ne l’a pas pris tout de suite. Il a commencé à s’intéresser à la lecture et l’écriture au lycée. Son métier consiste à raconter le monde tel qu’il est et parler à tout le monde. Il indique qu’il fait preuve de curiosité dans tout, et qu’il le doit à ses parents.

Orlando : Comment définiriez-vous le métier de journaliste d’investigation ?

Fabrice Arfi répond qu’il n’aime pas cette appellation. Il y a deux types de journalistes: le journaliste de commentaire qui a un avis, qui ne fait pas de terrain, c’est un journalisme de réflexion et le journaliste d’information, qui rend compte de  l’information aux citoyens pour qu’ils comprennent dans quel monde ils vivent. Pour lui, les journalistes sont des “historiens du présent”. Faire de l’info est le rôle du journaliste. Il faut se bouger les fesses, faire son travail.

Baptiste : Pratiquez-vous une forme d’autocensure ?

Fabrice Arfi répond qu’il ne pratique pas d’autocensure au sens financier du terme, Médiapart étant un journal indépendant, il n’a pas besoin d’être financé par des annonces. Les journalistes de Médiapart ne veulent pas de publicités pour être entièrement libre dans leur rédaction.Cependant, il exerce une certaine autocensure, pour être prudent. Il explique qu’il doit pouvoir publier une information et ensuite être capable de la défendre devant la justice. Il évoque la loi de 1881 qui régit la presse. Pour être sûr d’une information, il faut être en mesure de présenter des preuves. Il précise que Médiapart n’a eu que 250 procès dont seulement 5 perdus, ce qui est un record ! Il n’a jamais été condamné personnellement. Fabrice Arfi raconte qu’après les attentats de 2015, ils avaient obtenu des informations sur le commando du Bataclan et des terrasses de café. Quelqu’un de haut placé les a prévenu que s’ils sortaient l’information, ils pouvaient mettre en danger l’enquête en cours. Il y a donc eu une discussion à ce propos au journal et ils ont ensemble décidé qu’il était plus prudent de garder l’information, des vies étant en jeu. Ils ont donc sorti cette information que plus tard, quand elle ne mettait plus personne en danger. Fabrice Arfi précise que c’était la seule fois où une censure de ce type a été exercée.

Yves : Comment définiriez-vous les chaînes d’infos en continu ?

Fabrice Arfi : C’est l’inverse des chaînes d’informations en continu. À Médiapart, on a la chance d’avoir beaucoup de temps pour en perdre. Certaines enquêtes peuvent durer des semaines, voire des mois. Au contraire, les chaînes d’informations en continu se demandent quoi publier à 11h47 précises et bavardent . Fabrice Arfi donne l’exemple de l’incident de l’Hyper casher où BFM TV rapportait ce qui se passait à l’intérieur du magasin.

Baptiste : Définiriez-vous comme « médias » Konbini, le Gorafi ou Brut ?

Fabrice Arfi : Dans certains cas, il s’agit de satire et pas d’information. Pour lui, il faut prendre en compte le modèle économique, c’est-à-dire se demander « comment vit un journal ? ». Dans le cas de Médiapart, le salaire vient des lecteurs et de leur confiance, pas des publicités. Konbini et Brut ont, quant à eux, pour modèle économique la gratuité. Pour Fabrice Arfi, la gratuité et donc le financement par les publicités ont une conséquence sur la production de l’information. Médiapart a justement été créé contre ça.

Léo : L’investigation, est-elle un journalisme à risque?

Fabrice Arfi répond qu’en France, le journalisme d’investigation n’est pas risqué contrairement à d’autres pays où des journalistes ont été tués. Il faut être attentif lors d’investigations dans d’autres pays. Les sources, qui sont souvent les premières personnes exposées aux dangers, doivent être protégées (ne pas révéler les noms, le domicile, etc…). Il dit que Médiapart a été l’objet de perquisitions, de menaces, et de cambriolages.

Orlando : Des perquisitions ?

Fabrice Arfi répond que le Procureur de Paris a une fois envoyé la brigade criminelle pour saisir les enregistrements accablants de Médiapart sur l’affaire d’Alexandre Benalla. Fabrice Arfi était présent, s’est opposé à cette tentative et a demandé un mandat d’un juge des libertés et de la détention. Ceux-ci n’ayant pas de mandat de ce type, ils n’ont pas pu faire la perquisition des enregistrements. Ils n’ont donc pas pu entrer sans l’accord des personnes de Médiapart. Cette affaire a été rendue publique, et ça a produit un choc partout. Il évoque le secret des sources et le droit ou pas d’effectuer des enregistrements est ce légal ou pas ? C’est une preuve légale et validée par la justice.

Léo : Peut-on parler de tout ?

Fabrice Arfi répond qu’on ne peut pas parler de tout: ce qui commande le journalisme, ce sont les informations d’intérêt public. Les intérêts privés ne regardent pas le journaliste (maladie ou autres). Mais ce n’est jamais blanc ou noir, il faut prendre, même ce qui va à l’encontre de nos convictions.

Flore: Quel est votre point de vue sur le storytelling?

Fabrice Arfi répond que le storytelling est un grand problème contre la démocratie moderne. L’antidote est le journalisme. Ce sont les téléspectateurs, les citoyens qui ont le pouvoir. Le storytelling est une façon de tout faire oublier.

Flore : Pourquoi l’affaire Benalla a-t-elle fait autant de bruit ?

Fabrice Arfi répond l’affaire Benalla a fait autant de bruit pour pleins de raisons. Une série Netflix sur l’affaire Benalla a été faite par la République. La saison 2 raconte la création d’un service secret pour le Président, la saison 3 raconte le voyage avec passeport d’Alexandre Benalla pour faire des affaires, et la saison 4 raconte qu’Alexandre Benalla s’est vendu à une puissance étrangère. Fabrice Arfi raconte que si le Président lâche Benalla, alors Benalla pourrait faire très mal au Président (pas physiquement bien sûr). Huits dossiers judiciaires sont en cours sur Benalla.

Eliot: Les réseaux sociaux sont-ils un atout ou un handicap pour la démocratie?

Fabrice Arfi répond: “Ni l’un ni l’autre”. Il dit que c’est une approche complexe. Les réseaux sociaux permettent l’échange d’information entre citoyens, mais qu’ils sont aussi un lieu de déversoir de la haine, méchanceté, etc… Tweeter est un lieu de militants qui débattent. Fabrice Arfi raconte que nos données sont vendues lorsqu’on se balade sur les réseaux sociaux. On devient un produit publicitaire. Il faut faire attention, rester vigilant.

Jasmine : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut se lancer dans le journalisme ?

Fabrice Arfi explique qu’il a 3 conseils. Le premier, qu’il souligne étant le plus important, est d’être curieux. La curiosité est la même chose que l’humilité. Être curieux revient à reconnaître qu’on ne sait pas tout.  Le deuxième est d’être sensible au monde. Arriver à ne pas être d’accord avec soi-même. Et enfin, le troisième, ne rien lâcher. Il y aura mille raisons d’abandonner mais il ne faut pas renoncer. C’est un métier compliqué mais c’est aussi “le plus beau métier du monde”.

Les photos ont été réalisées par Léo.

Jade, Charlotte, Alexandre.

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